mardi 21 juillet 2009

Reprise







Kissin, il y a quelques soirs, sur Arte et à Verbier, 2007. Premier concerto de Beethoven dont je saisis le 3ème mouvement. Salonen dirige, vif-argent à son habitude, orchestre décanté, splendidement allant et discipliné. Au clavier, un félin traqué, furioso plus qu’allegro scherzando. Les notes se carambolent. L’accueil est forcément triomphal. Deux bis, deux valses de Chopin, la première douloureusement belle... Mais quel Kissin le public voit-il et entend-il en vérité depuis un quart de siècle ? Ce vieux jeune homme de très bientôt 40 ans (automne 71), observez-le : le grand corps si peu dégourdi qui salue, à la prussienne ; Kissin/Eraserhead, "tête de gomme" droit sortie de chez Lynch... Mais aussi les mêmes petits doigts d’encore enfant, qui fascinent : ceux du bambin qui traversait, le 27 mars 1984, la scène de la grande salle glaciale du Conservatoire de Moscou. Là, l’enfant qui grimpe sur son tabouret a 12 ans. Noué autour du cou, le foulard rouge des Komsomol, les jeunesses ouvrières soviétiques. Dans un peu plus d'une heure, Kissin aura joué les deux concertos de Chopin, l’un, puis l’autre. Naissance d’un mythe, déjà le gamin ne s’appartient plus, dans quelques mois il sera mondial. Mais s’est-il jamais appartenu ? Regardez bien la photo en noir et blanc, au dos du disque... 12 ans... Le sourire est triste, le regard littéralement étrange. Un autre souvenir, bien plus proche, celui-ci : à l’automne dernier, dans le lounge du sinistre hôtel Napoléon où le pianiste a ses habitudes parisiennes. J*** et moi avons rendez-vous avec Kissin pour la sortie de ses concertos de Beethoven, justement. Lequel de nous trois est-il le plus intimidé, impressionné ? A la toute fin, ce poème d’Anna Akhmatova, La musique, que le Russe accepte de nous dire, au micro : et là, presque mieux qu'au piano encore, le verbe se fait éloquent, vibrant, troublant, bouleversant. Un ange passe... Kissin est un autre.

Faut-il bordelais pour être à ce point cruel ? Dans Libération du jour, lire Jean-Marie Laclavetine. "Partie de crapette" entre le ministre Besson et Laclavetine alias "Sarkozy le cruel". "Le baiser de la mante, le meurtre en direct, regardez bien ce que je fais à mon meilleur ennemi, regardez bien comme je suce ce qui lui reste de moelle (…). Il est comme moi. En beaucoup moins bien. Carrément pitoyable. Ce que j’aurais pu être, si je n’avais pas pris ma destinée en mains. Il a même tenté l’ENA, c’est dire s’il est con, et par-dessus le marché il s’est vautré. Sort cruel des perdants. Aux yeux du monde, il se dissout en moi comme dans un acide. J’adore".

Des souvenirs… Sur ma table de chevet, un vieil exemplaire du Monde de la Musique. Octobre 1995. En couverture, Roberto Alagna, "le ténor de l’an 2000". J’y reviendrai. Et Frédéric Mitterrand qui filme l’opéra de Puccini… "Madame Butterfly, c’est moi !", déclare notre désormais ministre de la Culture. Un soupçon à peine avoué de cette Mauvaise vie qu’il dévoilera bien plus tard dans son beau livre au noir…

De la mauvaise vie… Fin de soirée avec Alex (ou Mickaël, d’ailleurs ?). Notre deuxième rencontre, la première avait été furtive. Très joli gars, superbement planté, le teint hâlé, l’accent et la décontraction du Sud. Aix-en-Provence. Délié et rusé, un drôle de Narcisse avec ce juste ce qu’il faut de pas encore tout à fait dégrossi, quoi que… "Une explosion !" s’exclame-t-il dans un sourire éclatant et carnassier.

vendredi 2 janvier 2009

Des moeurs et des honneurs

Hier, la République honorait ses artistes, parmi les heureux futurs récipiendaires de la Légion d’Honneur, promotion du Nouvel An, on notera quelques noms assez peu contestables : John Galliano, le créateur britannique de la maison Dior, élevé au rang de Chevalier, la danseuse étoile Sylvie Guillem, Jean-Marie Gustave Le Clézio, fraîchement nobélisé, Isabelle Huppert… je ne sais pas pourquoi les choses se gâtent franchement au chapitre musique, Chevalier de la légion d’Honneur Laurent Petitgirard, comme compositeur officiel du régime disons que c’est assez cheap mais ça passe encore... mais alors Didier Barbelivien, sinon d’être l’ami intime du Président on ne voit guère l’once du début de la moindre raison de lui épingler la rosette au revers de la veste. Vous me direz que d’être l’ami des puissants est une raison suffisante en soi, et au fond vous n’aurez pas tort : 2009-1789, de ce point de vue-là, strictement rien de nouveau sous les ors de la République, jadis ceux de nos monarques.

Alors on se dit que les belles âmes auront eu beau jeu de ricaner de ce pauvre prince de Bourbon, Charles-Emmanuel de son petit nom, choqué, scandalisé, de l’exposition Jeff Koons qui remplit allègrement depuis quelques semaines les tiroirs caisses du château de Versailles. Scandale, pornographie, atteinte aux libertés fondamentales, rien moins que cela, selon ce descendant de Louis XIV qui s’est vu néanmoins débouté la semaine dernière par la justice française. L’exposition Jeff Koons se prolonge jusqu’à dimanche. La majorité présidentielle, par la voix de son nouvel expert es culture, du moins autodésigné comme tel, un certain Frédéric Lefebvre, soulignait « que ce procès pour entraves aux mœurs prêtait plutôt à sourire surtout au regard de ce qui se pratiquait à l’époque du Roi Soleil ». Bien vu, en effet. A quoi il faudrait ajouter néanmoins que favorites et souverains savaient, eux, lutiner - c’est une chose - mais assurément séparer le bon grain de l’ivraie, ceux qui avaient leurs faveurs avaient pour nom Lully, Gluck ou Rameau ; aujourd’hui la Republique honore Didier Barbelivien, ça ne coûte rien à personne, disons que c’est juste comique, tragique, ou pathétique, c’est selon…
(France Musique, 2 janvier 2009)

jeudi 1 janvier 2009



Meilleurs Voeux 2009 !

"L'expression la plus sincère..."

1er janvier 1900. Lettre de Claude Debussy à son éditeur, Georges Hartmann. "Cher Monsieur, Veuillez trouver ici l’expression la plus sincère de mes vœux pour cette nouvelle année. (...) Si je n’avais pas eu peur de l’encombrement de ce jour, nous aurions été vous porter tout cela nous-mêmes. Mais je pense que vous devez avoir par-dessus la tête des manifestations adéquates, si toutefois j’ose employer ce vocable". Fermez les bans, voici des vœux promptement souhaités. S’il fallait tout de même les développer, allons voir ici et là dans la Correspondance de Debussy. Des vœux de bonheur, ou bien "du désir d’être heureux, écrit quelque part le compositeur, mais on ne l’est jamais que par comparaison, et en se limitant, les uns par un certain nombre de millions, les autres par un certain nombre d’enfants, en qui généralement ils se remettent du soin d’augmenter leur gloire. Et je ne sais pas, poursuit Debussy à l’adresse de son correspondant, si vous êtes comme moi un « maniaque du bonheur », c’est-à-dire : de vouloir l’être d’une certaine façon et en employant des moyens tout personnels, ce qui dans beaucoup de cas vous fait traiter ou de canaille ou de triste fou."

Quoi d’autre encore ? "Je vous avoue, écrit Debussy à Paul Dukas, que je ne pense plus, ou presque plus, musicalement, tout en étant profondément persuadé que la musique reste à jamais le plus beau moyen d’expression qui soit. Rien n’est moins émotionnant que la musique, surtout maintenant. Il serait même inutile que la musique fasse penser ! Il suffirait que la musique force les gens à écouter, malgré eux, malgré leurs petits tracas quotidiens et qu’ils soient incapables de formuler n’importe quoi ressemblant à une opinion. Il faudrait que les gens pensent avoir rêvé, un moment, d’un pays chimérique, et par conséquent… introuvable". Des vœux pour la nouvelle année ? "Continuer à vivre dans son rêve, écrit Debussy. Chercher sans lassitude l’Inexprimable, qui est l’Idéal de tout art".
(France Musique, 1er janvier 2009)

mercredi 31 décembre 2008

"Je hais la valse"

Demain, à 11 heures 15 pétantes, on ne change pas un rituel qui gagne et qui rapporte gros, on dit qu’il devrait y avoir environ un milliard de paires d’yeux pour regarder… et écouter, un peu aussi, sans doute, la grand-messe cathodique de musique classique de l’année, concert de Nouvel an à Vienne, cette année c’est Daniel Barenboim qui s’y colle. Bientôt Pierre Boulez, qui sait, sur un malentendu…
Indigestion de musique à trois temps en perspective... C'est Bruno Mantovani, l’un de nos plus brillants et jeunes compositeurs, qui déclare, sans ambages, dans les colonnes du Monde de la Musique : « Je hais la valse ». Précision : « Je hais la valse, la valse pure et dure, le genre « poum… pla pla / poum pla pla… » n’évoque rien pour moi. Je peux même dire que la valse viennoise typique me révulse. Elle évoque le concert du 1er janvier à Vienne qui est la plus réactionnaire des manifestations musicales ». CQFD
Notez qu’un certain Frédéric Chopin, en son temps, ne disait pas autre chose. En 1831, le compositeur est à Vienne, la valse est partout, dans les salles de bal, dans les concerts en plein air, Chopin en est… malade. « Ici, note le Polonais, les valses sont considérées comme des ŒUVRES, et l’on appelle chefs d’orchestre Strauss et Lanner qui jouent pour les faire danser. Je n’apprends rien de ce qui est par essence viennois, je ne sais danser convenablement aucune valse… cela suffit ! ». Petit addendum : « Si j’écris une valse un jour, j’annule tout ce que je viens de dire ». C’est signé Bruno Mantovani, Chopin n’eut pas dit mieux…

(France Musique, 31 décembre 2008) - Photo D.R.

mardi 30 décembre 2008

C'est la crise (de la culture)

Il est sûr que le petit air de la crise aura bon dos lorsqu’il s’agira de tailler sévèrement dans les budgets de la culture. qobuz.com rappelle à juste titre qu’en Italie, le serrage de ceinture avait commencé bien avant le krach des places financières. Aujourd’hui, la rumeur voudrait que près d’un milliard de dollars consacré à la culture disparaissent du budget du gouvernement italien dans les trois prochaines années. Selon Silvio Berlusconi, l’existence, sinon la subsistance de chaque théâtre, de chaque musée et autres sites archéologiques serait un « luxe », c’est le mot du premier ministre italien. Premières visées, les maisons d’opéras. L’Italie comporte quatorze établissements lyriques, trois d’entre eux, Gênes, Naples, et Vérone sont au bord du dépôt de bilan. « Les théâtres vont devoir trancher, estime Sandro Malatesta, trompettiste à la Scala, et patron surtout, du syndicat le plus puissant de la maison milanaise. Trancher, c’est-à-dire continuer à payer les salaires et réduire le budget des productions. Ou bien licencier et produire moins d’opéras… disons… grandioses. »

Passons les Alpes, et retour en France. « La question de la suppression du ministère de la Culture peut se poser ». Déclaration qui devrait faire des vagues, surtout quand elle est signée d’un ancien locataire de la rue de Valois. Dans les colonnes du Monde daté de ce jour, Jean-Jacques Aillagon estime « qu’aucun autre ministère n’est obsédé par sa propre existence, au point d’être devenu une machine à communiquer. Hypertrophie du discours cultivant l’illusion que le ministère de la Culture peut et doit tout faire, poursuit l'ex-ministre, mais la réalité est bien différente. La question de la suppression de ce ministère est politiquement taboue, mais elle peut se poser » conclut donc celui qui règne actuellement sur le château et les jardins de Versailles. Notez que par les temps politiques qui courent, l’on ne saurait tenir meilleur discours pour postuler, précisément, à ce maroquin si menacé mais tant convoité. C’est cynique, mais ça marche toujours. Et pendant ce temps, à Versailles, justement, rien ne va plus, les princes de sang bleu voient rouge, Jeff Koons est prolongé, on fait du business, c’est la crise…

(France Musique, 30 décembre 2008)

lundi 29 décembre 2008

"La musique n'est pas séparée du monde"


Deux nouvelles du monde comme il va, en cette fin d’année 2008, deux nouvelles publiées le jour de Noël, elles vous auront peut-être échappé entre la tranche de foie gras et la bouchée de chapon farci. J’y reviens. La première, entendue sur les ondes d’une radio périphérique.
Après le clip d’entreprise, ou bien encore les journées de séminaire, voici une nouvelle trouvaille de management pour mobiliser ses troupes en temps de crise : l’hymne d’entreprise ! Ca se passe à New Dehli, en Inde, où une société a donc demandé à chacun de ses employés de trouver trois mots associés à l’établissement. Après quoi un compositeur s’est inspiré de ces termes pour écrire un hymne.
« Qui dira que les entreprises ne se mettent pas en quatre pour exhorter leurs employés » commentait l’un de nos zélés confrères, dont par pudeur je tairai le nom - je ne suis pas tout à fait sûr qu’il fallait entendre un quelconque second degré dans son propos.

« La musique peut engendrer la paix et la stabilité démocratique ». Propos tenu par Ahmad Sarmast à l’hebdomadaire Die Zeit, repris par le quotidien Le Monde, daté du jour de Noël. Ahmad est le fils d’un compositeur classique, et lui-même le premier docteur en musique de son pays, l’Afghanistan. Et Ahmad Sarmast a décidé de créer à Kaboul un conservatoire national et un orchestre philharmonique.
"Mais par où commencer quand tout fait défaut, à l’exception des élèves qui à terme, explique la journaliste du Monde, seront 300, dont au moins un tiers de filles et la moitié d’orphelins ?" Par quoi commencer… eh bien par le commencement, les instruments… 200 au total, que l’Association des marchands de musique d’Allemagne va faire parvenir dans la capitale afghane d’ici la fin du mois de janvier. Dans le futur conservatoire de Kaboul, on étudiera la musique classique, mais aussi le jazz, la pop et la musique traditionnelle afghane. « La musique n’est pas séparée du monde » notait Daniel Barenboim dans son dernier ouvrage. La musique éveille le temps, et un peu d’espoir d’où l’on pensait pourtant en attendre le moins…
(France Musique, 29 décembre 2008)

mercredi 24 décembre 2008

Les plus grands orchestres du monde (2)



Vous vous rappelez le top five, les cinq plus grandes phalanges de ce monde, classement établi au début de ce mois par le magazine britannique Gramophone. Allez, petite session de rattrapage, le Concertgebouw d’Amsterdam était tout en haut, sur la première marche du podium, Berlin, Vienne, le London Symphony et Chicago lui emboitaient le pas. Et pas un orchestre français dans ce top 5 - le contraire eut détonné - mais pas un orchestre français non plus parmi les 20 meilleurs, là où, pour ne prendre qu’un exemple frappant, le jeune orchestre du festival de Budapest s’installait en 9ème position, entre Dresde et Los Angeles, sacrée performance. Emmanuel Dupuy y revient, dans la toute fraîche livraison de Diapason. "Il serait tentant, note l’éditorialiste, de balayer d’un revers de main ce genre de palmarès. Toujours le même trio de tête, au-delà quelques ensembles dont la valeur n’est pas aussi incontestable qu’on veut bien le croire. Mais, ajoute Emmanuel Dupuy, casser le thermomètre n’a jamais empêché la fièvre. Nos orchestres, c’est un fait, souffrent d’un déficit d’estime, et cela ne date pas d’hier."
Première question, "s’est-on jamais donné les moyens de nous hisser parmi l’élite du concert des nations ? La réponse est non", estime le journaliste. "Affaire de moyens immobiliers tout d’abord, même si la Philharmonie tant attendue devrait enfin sortir de terre dans les prochaines années… Affaire de moyens humains, ensuite. Combien de fins de règnes achevées dans la discorde, voir l’exemple le plus récent, Christoph Eschenbach à l’Orchestre de Paris. Et que dire l’esprit de fronde, voire l’indiscipline de nos musiciens. Il y a belle lurette qu’un Abbado a renoncé à diriger un orchestre français. Il y a donc matière et urgence à réformer, les nuages accumulés sur notre paysage symphonique, conclut l’éditorialiste, ne sont pas une fatalité. Pour preuve, la vigueur, la vivacité de nos formations baroques." J’ajouterai que lorsque nos orchestres, mais les grands chefs qui devraient aller avec, au quotidien, font un pas les uns vers les autres, et travaillent, en bonne intelligence, il y a certaines soirées de concerts qui ne s’oublient pas. Celle qui s’annonce ce soir, Salonen (Photo D.R.) et le Philharmonique de Radio France, devrait en être une...

(France Musique, 19 décembre 2008)

Un Gai Ecclésiaste

De son propre aveu, le pianiste Andrei Vieru a beaucoup lu et beaucoup fréquenté Cioran. Il en fut le lecteur passionné, "son talent, sa virtuosité m’y avaient forcé, écrit le musicien dans ce recueil d’essais intitulé Le Gai Ecclésiaste (Seuil). Cioran, à l’instar d’un Mauricio Kagel, ont incarné merveilleusement leur époque : celle du second degré. Ils furent de ces hommes célèbres dont on ne sait s’il faut les fuir ou les soigner, mais sur lesquels chacun se précipite dans l’espoir, vague, de se contaminer un peu..."
Mais dans ces chroniques joyeusement paradoxales, Andrei Vieru, lui, se dévoile davantage comme un libre penseur, d’une écriture sans fioritures et d’un premier degré tonique et réconfortant. Un interprète, fier, mais sans illusion. Et d’ailleurs, pourquoi jouer de la musique ? « Gagner sa vie, écrit Vieru, est sans doute un but honorable, mais jouer une œuvre n’a de sens que si l’on en propose une lecture qui rende caduques toutes les autres, passées et surtout futures » Mais les temps, en musique comme en toutes choses, sont davantage à l’autobiographie, sinon à l’autofiction. C’est l’époque du « culte du personnage dépositaire narcissique de sa singularité », je cite Vieru, voir les Horowitz et Argerich qui ne nous épargnent rien de leurs humeurs et de leurs angoisses, là où un Miles Davis a toujours mis sa biographie entre parenthèses. Itou d’ailleurs pour un Michelangeli, "l’un des plus grands interprètes de tous les temps", écrit Andreï Vieru. Vouloir conquérir le monde sans se corrompre, plaire sans en afficher le souci… Etre ou ne pas être sincère, la question n’a de sens que si l’on entend se livrer…

(France Musique, 18 décembre 2008)

Schütz, Bach, Luther et l'Europe

A quelques semaines de la prochaine folle journée nantaise, il faudra lire l’essai érudit et formidablement éclairant de Gilles Cantagrel, De Schütz à Bach, la musique du Baroque en Allemagne, le livre vient de paraître chez Fayard/Mirare. Où l’on comprendra, en vérité, tout ce qui nous sépare de nos voisins allemands, ce qui pourrait nous rendre certainement un peu jaloux d’eux, aussi. "Une société, écrit Gilles Cantagrel, où la musique est si essentielle qu’elle est devenue, en un demi-millénaire, métaphysique et nourriture indispensable". "Il me semble que je perdrais beaucoup s’il me manquait le peu que je sais de musique" avouait Luther en son temps, et il ajoutait ceci : "Quiconque n’aime ni les femmes, ni le vin, ni le chant, celui-là est un fou, et le sera sa vie durant". Nietszche ne dira pas mieux, sinon plus stupéfiant, quelques siècles plus tard, "sans la musique, la vie serait une erreur". Aventure singulière, donc, que cet essor de la musique dans l’Allemagne luthérienne. Mais c’est que cette histoire ne fut pas seule affaire nationale, mais une vraie entreprise européenne, et c’est bien là l’une des vertus cardinales de cet essai de Gilles Cantagrel. Traité de musicologie, traité d’histoire, mais à sa façon un plaidoyer militant et politique. "S’il est vrai que l’Allemagne de Luther fut terre de mines et de forêts, s’il est vrai que les maîtres allemands ont révolutionné le monde par le dedans, il est tout aussi vrai qu’un Schütz contracta le virus baroque à Venise", écrit l’essayiste. Un Telemann savait dire sa fascination pour l’authentique et la barbare beauté de la musique polonaise. Quant à Bach, inutile de souligner sa boulimie de connaissances et sa culture encyclopédique. "Aussi loin qu’on est allé dans la musique, notait un observateur de l’époque, aussi loin y-a-t-on trouvé des Allemands." Mais avec eux, l’édification d’une Europe musicale.
(France Musique, 17 décembre 2008)

D'un contemporain capital

A part quelques happy few, et quelques amoureux de son verbe singulier, plus personne aujourd’hui ne lit Paul Valéry, La Soirée avec Monsieur Teste, La Jeune Parque, bien sûr, et plus encore ses Cahiers. Non seulement faudrait-il le relire, mais, dans le même temps, lire sa biographie, tant le parcours privé éclaire l’œuvre, et tant il fut, aussi, l’expression n’est pas de moi, le « contemporain capital » du 20ème siècle. Michel Jarrety a consacré cette année plus de 1000 pages à Paul Valéry (chez Fayard). Et s’il ne fallait parler que musique, il en est des pages entières. Wagner, bien sûr. Le choc initial, fondateur, le jeune Valéry savait à peu près son solfège pour pianoter d’un doigt un peu de Tannhaüser, de Tristan mais surtout de Lohengrin. « Cette musique m’amènera, écrivit un jour Valéry à André Gide, à ne plus écrire ». Tous les grands musiciens de son temps, Valéry les croisa, les côtoya, travailla avec eux. Debussy, Fauré, Vincent d’Indy, Stravinsky, la création du Sacre du Printemps... « Combien je me suis ennuyé au Sacre, confiera plus tard le poète. Mais comme j’ai joui, ce soir-là, de voir X qui pleurait, Y qui se tordait les poings d’une fureur que j’espérais fausse, Z qui injuriait une loge. Je ne m’ennuyais que dans les applaudissements beuglés par la musique de Stravinsky tout seul. Mais j’applaudissais aux moments qu’il fallait, par peur de la solitude… et puis par bonne volonté ». Il y a ce Nijinsky, « l’étonnant et équivoque Nijinski, dans son justaucorps bleu de nuit en velours, ses cuisses énormes, gantées de blanc de craie, son sourire, sa perruque d’or, Nijinski qui saute, bondit avec ses doigts claquants, comme sur une éternelle musique intérieure ». Tout ce beau monde qui se retrouve chez Nadia Boulanger, ces soirées on l’on discute longuement sur le rythme, « dans la presque nuit ». Ravel, un temps son voisin, à Londres... « Ravel siffle en se rasant dans la chambre à côté, note Paul Valéry. Compose-t-il ? » Valéry et son éternelle interrogation, à quoi bon continuer d’écrire… « Je songe que ce que nous avons tant de peine, poètes, à balbutier, un accord de musique l’épuise »…

(France Musique, 15 décembre 2008)

L'homme animal


L’opéra de Paris célèbre ces jours-ci ses monstres sacrés, Béjart, et puis Rudolf Noureev (photo, D.R.) : on reprend pour les fêtes sa chorégraphie de Raymonda. De la présence d’un héros, 16 ans, bientôt, après qu’il eut disparu. Violette Verdy, qui fut juste avant lui, la directrice de la Danse à l’Opéra, raconte, « le mystère du choc total, la rencontre avec Rudy. Une danse qui s’imposait comme l’expression d’un combat, d’une victoire, d’un destin. Extrêmement sauvage et extrêmement sophistiquée. Le classicisme le plus pur et le plus raffiné s’y imprégnait de sensualité et de paganisme. Noureev, c’était violence et tendresse. Fougue tatare et haute école. »
Monstre sacré, disais-je, et pour comprendre chacun de ces termes dans son acception précise, il faudra lire la biographie conséquente et sans complaisance que Julie Kavanagh a consacré à Noureev. La traduction tarde à venir en France, mais le New Yorker en avait fait un compte rendu exhaustif.

« L’homme animal », ainsi que l’avait surnommé François Truffaut, l’enfant sauvage qui résista au communisme. « We want Rudy in a Nudy » criaient les fans, "nous voulons Rudy nu", et Dieu sait que cela lui plaisait, à Noureev, lui qui était tant obsédé par la scène, par le succès, par lui-même. Noureev qui laissait tomber les ballerines qui ne lui plaisaient pas, qui déchirait ses costumes, qui lançait des thermos dans le miroir. Noureev, qui fractura la mâchoire, un jour, d’un collègue rétif à ses remarques. Le chorégraphe Jerome Robbins, après une répétition un peu mouvementée, avait eu ce mot : « Noureev est un artiste, un animal... et un con ». En deux mots, un monstre sacré. Une vie d’homme brûlée et perdue dans l’art. Tour à tour Faune et Corsaire, Pierrot lunaire, Roméo et Petrouchka, Apollon Musagète, Quichotte et Oiseau Bleu. Un héros de notre temps. Un grand feu dévorant.

(France Musique, 12 décembre 2008)

100 ans, c'est tentant !

Disparus ou encore fringants, les centenaires n’ont jamais été aussi tendance, Lévi-Strauss il y a quinze jours, hier Olivier Messiaen dont on commémorait l’anniversaire de la naissance, et donc Elliott Carter aujourd’hui. 100 ans tout juste, et la pensée musicale toujours en éveil. Et si, d’ailleurs, le secret de cette longévité résidait dans l’intimité-même de la musique du New Yorkais, ce rapport singulier au temps que Stravinsky avait été l’un des premiers à souligner ? Le temps, la façon dont il s’écoule, savoir et devoir sacrifier son temps aussi, à la composition et à l’élaboration d’un nouveau langage. Hier, pensant à Elliott Carter, je relisais Ned Rorem. Autre compositeur américain, et s’il n’est pas majeur, loin s’en faut, au point de Carter, Ned Rorem vous le savez est par ailleurs un formidable diariste. "Le plus décourageant, écrit-il dans son Journal parisien des années 50 - c’est donc un tout jeune homme - serait que les gens disent, en apprenant ma mort : « Dommage qu’il n’ait pas laissé de chef d’œuvre qui fasse de sa disparition une tragédie au lieu d’une farce ». Chaque jour, note ailleurs Ned Rorem, je me demande de quelle manière je mourrai. Bien entendu, je suis persuadé que ce sera… violent, désagréable et bientôt. De la main d’un ami, près du boulevard de Clichy. Lors d’une rencontre de passage, ou à la guerre. Peut-être est-ce la peur qui me fait écrire cela, mais j’ai l’impression que je mourrai d’une « certaine manière ». Il arrive à certains de mourir, vraiment, d’une certaine manière. Julien Green mourra d’une certaine manière. Boris Kochno le veut, mais cela n’arrivera probablement pas. D’autres gens ne font que mourir, qu’ils soient jeunes ou vieux. Ou bien parfois la surprise est grande. A qui le tour ? William Kappell. Un accident d’avion, est-ce quitter la terre ou y retourner d’une façon retentissante ? A qui le tour ? Dinu Lipatti. Voilà ce qu’est d’avoir trente ans et de connaître le changement et la mort…"

(France Musique, 11 décembre 2008)

Pas de scandale (2)


Pas de scandale, vous disais-je hier, à la Scala de Milan, devrais-je préciser juste un tout petit scandale qui suffit pourtant à échauffer les gazettes italiennes, sans discontinuer, depuis dimanche. Hier encore une page entière dans La Reppublica, « Il day after della Scala », "le jour d’après la Scala", sans doute ne fit-on pas titre plus sensationnel au lendemain de l’élection de Barack Obama. Pour ceux qui auraient manqué l’épisode précédent, je résume, donc. Un ténor, Giuseppe Filianoti, rien moins que le rôle-titre de ce Don Carlo d’ouverture de saison, fut évincé au lendemain de la générale, au prétexte qu’il n’était pas du tout, mais alors pas du tout en voix. Remplacé, au pied levé, par l’Américain Stuart Neill, oui mais voilà, ainsi que le note Jean Cabourg sur forumopera.com, le dit Stuart Neil fut juste « pitoyable ». "Povera Scala, pauvre Scala où l’on assista dimanche soir à « l’effondrement du chant verdien". Oserais-je ajouter, au risque de mal me faire voir, que le valeureux remplaçant n’avait pas non plus tout à fait le physique idéal d’un Carlo, que ses contemporains ont plutôt peint malingre et souffreteux. La faute à personne, mais la télévision et ses gros plans sont cruels. Attention, cependant, qu’à l’opéra, et dans la musique classique en général, le physique, le look ne l’emportent aujourd’hui sur tout autre considération artistique. C’est le coup de gueule ce mois-ci, du chef, Donald Runnicles, dans les colonnes de BBC Music. Pour mémoire, la fameuse affaire Deborah Voight, évincée, vous le savez, de la scène du Covent Garden, c’était en 2004. Le metteur en scène n’avait pas apprécié l’embonpoint généreux de la chanteuse. "Attention, prévient Runnicles, de ne pas jeter les divas avec l’eau du bain. Les déhanchés avantageux de quelques jeunes et jolies violonistes serviraient-ils mieux la cause de Beethoven ? Assurément pas."

Pendant ce temps, Broadway prépare sa rentrée théâtrale. A l’affiche, au mois de mars, une pièce, intitulée 33 Variations. Et pour percer le secret des Diabelli de Beethoven, qui donc, sur les planches, je vous le donne en mille. Une ex-Barbarella, l’inoxydable Jane Fonda, parce qu’elle le vaut bien et la cause de la musique sans doute un peu (avec) aussi…

(France Musique, 10 décembre 2008)
Portrait de Don Carlos d'Espagne (Sofonisba Anguissola, vers 1566. Huile sur toile. D.R.)

Pas de scandale


A peine deux ou trois sifflets pour accueillir avant-hier soir le Don Carlo qui ouvrait la nouvelle saison de la Scala, décidément Milan et ses « loggionisti », ceux du poulailler, ne sont plus ce qu’ils étaient - au moins lorsque Roberto allait y pousser le contre-ut, y-avait-il un tout petit plus de sport. Mais maintenant que le surintendant Lissner vire les ténors avant même qu’ils aient passé l’épreuve de la première, avouez que cela n’est pas drôle du tout.
(Presque) plus de scandale à la Scala, on se consolera donc en lisant l’ouvrage, qui vient de paraître de Hélios Azoulay Scandales ! Scandales ! Scandales ! Histoires de chefs d’œuvres que l’on siffle. Et de la volupté d’être sifflé… Rappelez-vous Cyrano, acte 2 scène 8, « Eh bien ! oui, c’est mon vice. Déplaire est mon plaisir. J’aime qu’on me haïsse ».
Alors, histoires de scandales, d’imbéciles effroyables, de cabales sordides, de coups de feu et de banquettes qui volent, ce livre est absolument délicieux et rappelle quelques grandes heures. Et bien sûr, l’affaire du Sacre, que l’on cite souvent, mais la connaît-on dans les détails ? « La crasse du tympan », comme l’avait dit Marcel Duchamp. 29 mai 1913, le Théâtre des Champs Elysées ouvre, flambant neuf. Jean Cocteau, qui décrit le public de cette soirée historique a du boulot, la salle est bondée. « Public mondain, décolleté, harnaché de perles, d’aigrettes, de plumes d’autruche. Côte à côte avec les fracs et les tulles. Mille nuances de snobismes, sur-snobismes, contre-snobismes, nécessitant à eux seuls un chapitre ». Vous me direz que les choses n’ont guère changé côté salle. Sauf que ce soir-là les élégantes cracheront au visage des partisans de Stravinsky, les hommes se battront, se demanderont réparation. Nijinsky (photo, D.R.) dans la coulisse, le visage aussi blanc que sa chemise. Pierre Monteux, dans la fosse, fut imperturbable, ou presque. La beauté en état de choc. « Nous étions excités, furieux, dégoûtés et… heureux », commentera le compositeur. Ce soir, 9 décembre 2008, l’Opéra Bastille reprend Le Sacre du Printemps, chorégraphie de Béjart. Mais il y a fort à parier, hélas, qu’il n’y aura pas de scandale…

(France Musique, 9 décembre 2008)

Rappel à l'ordre de l'amour

L’intrépide est celui qui ne craint pas le danger, l’audacieux, le brave, le hardi, et c’est Hervé Guibert, lui-même, avant de disparaître, qui avait envisagé que ses articles parus dans Le Monde, entre 1977 et 1985, fussent recueillis sous ce titre-là. Ils paraissent aujourd’hui chez Gallimard, Articles intrépides d’un jeune homme qui a 22 ans seulement lorsqu’il commence de signer. Tous ceux qui comptent dans la vie artistique de l’époque, vous les croiserez au fil des pages, sans exclusive. Boulez et Chéreau à Bayreuth, Gilles Deleuze et Adjani, Godard et Bernard-Marie Koltès, Balthus et Robert Bresson…
A sa façon, Hervé Guibert fait ses Mythologies barthésiennes, le journaliste, l’écrivain a le sens de l’icône mais le regard tendrement dérisoire qui va avec. 11 avril 79, Guibert visite une exposition Callas au musée Carnavalet, à Paris, « la seule ville du monde, note-t-il, qui n’a pas invité la Callas durant ses heures de gloire. Mais c’est là qu’elle meurt, dans son appartement du 36 avenue Georges Mandel, où elle vit avec un couple de domestiques italiens, et ses deux caniches nains, gris et blanc, Pixie et Djedda ». Qui d’autre que Guibert pour noter cela, qui d’autre que lui pour aller voir Dalida, dans ce petit château du 18ème arrondissement "où tout se finit en « –a », le nom de la bonne, Andréa, celui du carlin, Pacha", enfin Dalida, qui lui dira du Brecht dans le texte, « Oubliez tout ce que je vous ai dit, soyez le personnage ». Des mythes, donc, les icônes du temps, Boulez et Chéreau à Bayreuth, mais dans la cantine souterraine du Festspielhaus, les Walkyries qui poussent leurs plateaux. Le portrait sensible de Monsieur Vervliet, le perruquier de l’Opéra de Lille, le petit homme terne et fatigué au milieu des chignons Traviata et des scalps de Madame Butterfly. Un spectacle de Pina Bauch au théâtre de la Ville, en 1982. « C’est le rappel à l’ordre de l’amour » écrit Hervé Guibert. « Une note vibrante, sur la seule musique d’un violoncelle. La mémoire conservera peu de choses de ce spectacle sinon la certitude de quelque chose de capital, quelque chose qu’on doit se dire, et qui là est dit, une fois pour toutes, mieux que jamais, et si raidement, si purement, qu’on en tremble, qu’on en a la parole coupée, et qu’on sort le cœur blessé et pansé, baigné d’un effluve de larmes ».


(France Musique, 5 décembre 2008) - Photo : La machine à écrire (Hervé Guibert, 1982) D.R.

Du beau et du faux

J’ai bien cru devoir me pincer, l’autre jour, en lisant dans l’hebdomadaire Marianne et sous la plume de notre confrère Benoît Duteurtre, l’once d’un début d’éloge de Pierre Boulez, « l’un des chefs essentiels de notre époque »… osait notre audacieux confrère. Mais c’était pour mieux occire le compositeur, une nouvelle et énième fois, « Boulez, penseur de la musique surtout connu pour son sectarisme ». L’auteur polémique du Requiem pour une avant-garde n’en aura donc jamais fini de ronger le même os, on se dit que les années passant il doit commencer à laisser un drôle de goût, un peu aigre, un peu amer...
Mais "est-ce à dire que la critique musicale qui a malmené Berlioz, éreinté Stravinsky et assassiné Schoenberg aurait-elle toujours tout faux ?" Question posée dans les colonnes de Diapason, ce mois-ci. Déjà en son temps, rappelle Emmanuel Reibel, Bach dut essuyer des critiques qui nous semblent incongrues aujourd’hui. Faut-il rappeler que Berlioz a méprisé Schumann, Wagner honni Mendelssohn. Faut-il rappeler ce mot d’un certain… Pierre Boulez, « si l’on me démontrait que Schubert a vraiment fait de la musique, cela signifierait que moi, je n’en ai pas fait ». Tout le monde peut donc se tromper… et de la subjectivité du beau, « pour que la critique commette des « erreurs », écrit Emmanuel Reibel, il faudrait in fine que les œuvres aient une valeur objective. Or depuis le 18ème siècle, le Beau ne se détermine plus de façon absolue : on ne saurait juger d’une œuvre en fonction de règles prédéfinies ou d’un canon esthétique. »

Allez, un court florilège pour conclure. Dans Gil Blas, en 1905, et sous la plume d’un certain Louis Schneider : « A force de regarder la mer par le petit bout de la lorgnette, comme le fait monsieur Debussy, il vous donne l’impression du bassin des Tuileries ». Debussy, justement, qui salua Le Sacre du printemps par ces mots : « Une musique de sauvage avec tout le confort moderne ». Beethoven, enfin, l’un des premiers visés par la critique. A propos de sa Deuxième symphonie ? « Un monstre grossier, un dragon blessé qui se débat furieusement, qui ne veut pas mourir mais qui s’épuise jusque dans le Finale à frapper de sa queue enragée tout ce qui l’entoure ».
(France Musique, 2 décembre 2008)

Saint-Ambroise

Dimanche prochain, et sans vouloir jouer les Cassandre, il se pourrait bien, néanmoins, que les portes de la Scala soient closes. Dimanche prochain, nous serons le 7 décembre, c’est le jour rituel d’ouverture de la saison scaglière, autant dire qu’à Milan et dans toute l’Italie la menace de grève, prend le tour d’une affaire d’Etat. C’est que chaque année, ce 7 décembre est tout autant fête musicale que mondaine, comme le rappelle Pierre-Jean Rémy dans son Dictionnaire amoureux de l’Opéra. « Il fut un temps, (et sans doute ce temps perdure-t-il), où obtenir un siège pour cette soirée-là constituait un véritable tour de force pour ceux qui ne faisaient pas partie des happy few, le gratin de l’argent, de la mode, de la jet-set et de toute l’aristocratie réunies, véritables ou d’occasion. »
Mais l’on aurait tort, cependant, de prendre l’affaire à la légère. C’est qu’il y a sans doute derrière les revendications salariales d’une grande partie des musiciens et des ouvriers de la Scala une crise profonde d’identité. Il y a belle lurette que le théâtre milanais n’est plus au centre du monde lyrique. L’époque où tous les grands chanteurs jouaient du coude, du coup bas et du croc en jambes, pour s’y produire est révolue. Les carrières se jouent à présent à Londres, à New York, à Vienne et à Salzbourg, voire sur une ou deux scènes allemandes. Le temps d’une Callas (photo, D.R.) qui saluait, depuis la scène de la Scala, un Toscanini venu l’écouter, dans la salle, est loin derrière nous. Et peut-être est-ce là, d’ailleurs, que le bât blesse. A force de se croire omnipotents, quelques intendants d’opéras ont tout simplement oublié que l’histoire de ces grandes maisons est avant tout l’histoire du chant et l’histoire de la musique. A la Scala sont liés pour l’éternité les noms de Toscanini, de Victor de Sabata, de Giulini, d’Abbado et de Muti. Et cela n’est peut-être pas tout à fait un hasard si, l’été dernier, au beau milieu d’une Bohème, une pluie de tracts tombée du poulailler appelait au retour des grands chefs. « Ridateci Muti e Abbado! » Rendez-nous Muti et Abbado, rendez-nous nos grands chefs, fussent-ils rivaux… C’est qu’en Italie, l’opéra est affaire de cœur, de sang et de tripes, affaire d’Etat vous disait-on, alors… vivement dimanche !...
(France Musique, 1er décembre 2008)

Les plus grands orchestres du monde


« Le son d’un orchestre comme celui de Berlin est comparable à vos jardins anglais, confiait autrefois Karajan à Sir Simon Rattle. Vous le soignez, vous l’arrosez, vous le nettoyez, vous devez l’entretenir tous les jours. C’est un travail sans fin ». Entretien, à lire, dans la dernière livraison du Monde de la Musique, avec le patron actuel de la Philharmonie de Berlin. Simon Rattle, qui en profite d’ailleurs pour répondre à ceux qui le suspectaient, autrefois, et peut-être certains encore aujourd’hui, de vouloir brader l’héritage. « Evidemment, déclare Rattle, la tradition existe. Enfant, j’étais fasciné par l’art de Furtwangler, par sa manière de faire de la musique. Est-ce que cela a pour autant influencé ma façon de diriger ? Non… essayer d’imiter ne peut mener qu’à une sorte de postmodernisme ».


A l’aune de ses propos, on lira avec intérêt le classement publié ce mois-ci par nos confrères britanniques du magazine Gramophone. Les 20 plus grands orchestres du monde, jaugés et jugés par un panel de journalistes venus des quatre coins du monde. On a pris en compte les qualités musicales intrinsèques, mais aussi des critères tels que la place d’un orchestre dans la cité ou bien encore la capacité de maintenir son statut d’icône. C’est donc forcément subjectif, mais c’est assez passionnant. Et cela réserve aussi quelques surprises. Alors, évacuons tout de suite le sujet qui fâche, mais évidemment pas un orchestre français au palmarès. La Philharmonie tchèque ferme le ban, au 20ème rang, juste au-dessus d’elle les orchestres de Saito Kinen, du Met et de Leipzig, au 17ème rang, c’est assez loin. 9ème, et c’est une sorte d’exploit, le jeune orchestre du Festival de Budapest, qui n’a que 25 ans d’âge. Los Angeles est 8ème, Cleveland juste devant. L’Orchestre de la radio de Bavière est 6ème, et puis je vous livre donc le top five. Numéro 5, Chicago. 4ème, le LSO. Le Philharmonique de Vienne se classe 3ème avec des commentaires peu amènes à l’égard de certains choix artistiques, certains choix de chefs invités en particulier, Gergiev et Harding pour ne pas les nommer. 2ème plus grand orchestre du monde, selon Gramophone : Berlin. Alors aurez-vous deviné le 1er… C’est le Concertgebouw d’Amsterdam (photo D.R.). « Lorsque je suis arrivé, confie son chef Mariss Jansons, les journalistes me demandaient tous ce que je souhaitais changer. Rien pour l’instant, avais-je répondu. Et je veux juste que nous continuions, musiciens et chef, à apprendre ensemble ».

(France Musique, 26 novembre 2008)

So... "unexciting" ?






Les critiques ont été particulièrement, sinon abusivement féroces, avec Jean-Christophe Spinosi (photo, D.R.) qui dirige ces jours-ci un Cosi fan tutte au Théâtre des Champs-Elysées, à Paris. « Geste boursouflé, narcissique, note par exemple Mehdi Mahdavi sur altamusica.com, de quoi satisfaire un public envoûté par l’énergie ébouriffante de cet agité de la baguette. » C’est là que débute sans doute la confusion des genres entre le commentaire musical et le bon mot. La palme revenant à Marie-Aude Roux. Dans les colonnes du Monde, notre consoeur pointe « une franche incompréhension de la syntaxe mozartienne. Mais reste à cette direction d’orchestre qui tient du paraphe, ajoute-t-elle, un je ne sais quoi d’érotiquement jubilatoire ».
"Erotiquement jubilatoire"… on voit bien l’effet que cela fait, mais voilà qui donnera du grain à moudre à Spinosi. « En France, déclare le chef dans Télérama, nous avons beaucoup de gens qui analysent à peine la musique, la pratiquent… un peu, et promulguent des avis définitifs sur l’esprit et le bon goût. Je rêverais de régler certains procès à la pointe de l’archet, dans des joutes de style ». Notez que cela a du panache.


Notez aussi que l’affaire n’est pas nouvelle. En 1967, lorsqu’il dirigea une série de représentations de La Flûte enchantée, au Met, Josef Krips se fit épingler par le Times, "ce fut une Flûte, notait le quotidien… « unexciting »" - pas très excitante, quoi… "Mais une Flûte enchantée excitante ?" , relève Krips dans ses Mémoires. "Je ne peux absolument pas l’imaginer… et pourtant, inutile de se battre à ce propos, il n’y a qu’à l’avaler".
Un dernier mot, enfin, à l’adresse des jeunes chefs. Il est signé du même Josef Krips. « Commencez avec Mozart ! Non pas parce que j’estime que c’est facile, mais au contraire, précisément parce que c’est difficile. Et puis dirigez pour pouvoir vivre ! Absorbez, appréciez, triez, lisez, attendez, vivez et écoutez ! Lancez-vous au pied levé, si c’est nécessaire, même sans répétition. Mais travaillez à fond, aussi, et n’ouvrez pas les bourgeons de votre talent avant qu’ils soient mûrs pour la floraison ».

(France Musique, 21 novembre 2008)